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Michaëlle Jean : « La francophonie est un boulevard économique »

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À la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, ex-gouverneur du Canada, cette Haïtienne d’origine incarne une francophonie conquérante.
La désignation de Michaëlle Jean à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), en novembre 2014, fut une surprise. Celle qui a succédé à l’ex-président du Sénégal Abdou Diouf est, en effet, la première personnalité non africaine et la première femme à accéder à cette responsabilité. Un chapitre de plus dans le destin incroyable de cette femme de 58 ans, née en Haïti, dont le père fut torturé par les Duvalier, qui a émigré à 11 ans avec sa famille au Canada et est devenue journaliste puis gouverneur général du Canada. Michaëlle Jean a reçu Le Point au siège de l’OIF à Paris. Elle connaît bien la France puisqu’elle est mariée avec le cinéaste et philosophe français Jean-Daniel Lafond. Le couple aime à se ressourcer dans la maison qu’il possède dans le Poitou. Cette polyglotte accomplie (elle parle cinq langues) s’agace de la manie des Français d’employer des anglicismes à tout bout de champ. « C’est une façon de se coloniser soi-même », s’énerve-t-elle. C’est ainsi qu’elle ne dit pas COP21 (Conference of the parties) pour parler de la future conférence sur le climat, mais CdP21 (Conférence des parties)… Femme de caractère et de convictions, Michaëlle Jean ne se privera pas de le dire lors de la 2e édition du Forum économique de la francophonie, qui aura lieu à Paris le 27 octobre et dont Le Point est partenaire.
Le Point : On associe la francophonie à la langue et à la culture… Mais qu’est-ce que la francophonie économique ?
Michaëlle Jean : La francophonie, c’est une langue et une histoire que nous avons en partage. Son essor, dans les années 70, a signé la sortie d’un rapport colonial, voire d’un asservissement. Nous, gens d’Haïti, l’avons vécu de la sorte, notre île ayant longtemps été traitée comme une colonie de Saint-Domingue. Avant que survienne la décolonisation et que monte le désir de définir ensemble un espace commun, avec des valeurs communes et la langue française en héritage. Dès le départ de l’aventure de la francophonie, il y a eu un travail sur le développement économique.
Mais la langue des affaires dans le monde, c’est l’anglais…
Il faut arrêter avec les complexes. Le français est aussi une langue du commerce. L’esprit d’entreprendre se conjugue en français. Arrêtons de croire que l’espace francophone est un corps mort ! Dans certaines universités, on dit que la gestion des affaires ou les sciences ne pourraient s’enseigner qu’en anglais. Mais pourquoi ? Parce que, pour publier, il faut le faire en anglais… Et la traduction, ça n’existe pas ? Cette langue produit des idées. Elle est puissante, c’est une langue de création et d’innovation. On ne mesure pas toujours ici ce que représente l’espace de la francophonie, à savoir une présence sur les cinq continents. C’est, par exemple, 30 pays d’Afrique, et quand on sait que ce continent est aujourd’hui le plus convoité au monde… Mais il s’agit aussi du Mexique, du Canada, de l’Ukraine, des pays du Mékong et des Caraïbes et de 17 pays membres de l’Union européenne ! Autant de boulevards économiques que l’on peut tracer sur le globe… Cette langue partagée constitue un catalyseur, un levier pour faire des affaires ensemble, pour échanger.
Concrètement, promouvoir la francophonie économique, qu’est-ce que cela signifie ?
La question de la circulation des personnes et des biens est centrale. On ne peut pas penser une vraie stratégie économique de la francophonie sans mobilité. Après, c’est aussi travailler à l’essor des peuples. Il est indispensable de mettre l’accent sur le développement, d’où la mise en place de l’Institut de la francophonie pour la formation et l’éducation de Dakar, qui entend former 100 000 maîtres en dix ans.
Mais, avant de penser à l’économie, il y a souvent d’autres problèmes à régler. Comme assurer les processus démocratiques en Afrique…
Le fait de pouvoir organiser des élections dans les règles, avec des instruments fiables et dans un climat apaisé, donne des garanties indispensables aux investisseurs. Mais les populations ne sont pas passives. On sent un éveil des consciences. Au Burkina Faso, très récemment, on a vu une méthode d’un autre temps avec ce coup d’État. Mais la population s’est rebellée, elle a dit non. Le monde est traversé par de grandes turbulences – le terrorisme, qui s’appuie sur cette jeunesse confrontée au chômage et à un sentiment d’impasse. Nous sommes dans une course contre la montre, il faut arriver avant ceux qui cherchent à embrigader, avant les forces qui se nourrissent du chaos. Nous avons tourné la page de l’assistanat, et notre défi consiste maintenant à mettre en partage nos savoir-faire. Pour cela, nous n’avons pas à réinventer la roue : les compétences, les expertises, nous les avons, il suffit de les partager ! En Afrique, les défis sont sérieux, mais des gens sont en action tous les jours. Et de nombreux pays affichent un taux de croissance qui fait rêver beaucoup de pays occidentaux…
Est-ce votre histoire personnelle qui vous rend aussi positive ?
Oui, c’est peut-être parce que je suis à la fois du Sud, étant née en Haïti, et du Nord, ayant vécu au Canada. J’ai eu à prendre le chemin de l’exil avec ma famille pour fuir la répression. Nous sommes allés au Québec, je suis devenue canadienne, mais je suis restée toujours en contact avec ma langue et ma culture d’origine. Je suis retournée en Haïti après la chute du régime de Duvalier, et plus tard, après avoir été gouverneur général du Canada, comme envoyée spéciale de l’Unesco après le séisme de 2010. Cela m’a permis de voir les dysfonctionnements de l’action multilatérale, les limites de l’humanitaire et des organisations internationales.
Que peut faire la francophonie face à la crise des migrants ?
Quand je vois ces milliers de personnes poussées sur les routes par la guerre, la répression, un sentiment d’impasse ou les conséquences du réchauffement climatique, je ne suis évidemment pas indifférente. Je suis passée par là… Quand je suis arrivée au Canada, c’était sauve-qui-peut ! Au Canada, on a trouvé l’ouverture et la solidarité. On repartait de zéro, on vivait à quatre dans une pièce et demie. J’ai connu les fins de semaine où il ne restait que 25 cents pour vivre. La misère… Le Canada s’est construit sur sa capacité à accueillir et en a même fait un facteur de croissance. Mais le rêve de tous, c’est de bien vivre chez soi. Parmi les 80 États membres de notre organisation, il y a des pays de départ, des pays d’accueil, des pays de transit, des pays de destination. Il est essentiel d’investir à la source du problème. En Europe, plusieurs centaines de millions ont été investis pour construire des murs, des barbelés, des zones de non-accès, des centres de détention, des dispositifs de rapatriement. Si nous investissions ne serait-ce que la moitié de cette somme dans le développement économique, vous rendez-vous compte de notre capacité d’action ?

Source : Le Point Afrique

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