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Suspension des réseaux sociaux au Gabon : Et si c’était une opportunité ?

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Par Scholastique AYOLI LETSINA

La Haute Autorité de la Communication (HAC) a annoncé la suspension des réseaux sociaux dont TikTok, YouTube et Facebook au Gabon. Aussitôt, les réactions indignées ont fusé de toutes parts : “atteinte à la liberté d’expression”, “censure”, “régression démocratique”… Permettez-moi, en tant que citoyenne gabonaise et professionnelle de la communication, de défendre une position moins populaire mais tout aussi légitime : cette décision était nécessaire, et elle pourrait nous faire de bien que de mal.

D’abord, rétablissons les faits

Contrairement à ce que laissent entendre certains commentaires alarmistes, Internet n’est pas coupé au Gabon.

En ce moment même, je travaille sans la moindre difficulté sur des plateformes professionnelles comme Alibaba. Les e-mails circulent, les transactions bancaires en ligne s’effectuent normalement, les outils de productivité — Microsoft Office, Zoom, Google Workspace — sont pleinement accessibles.

Il s’agit donc d’une suspension ciblée des réseaux sociaux, pas d’un black-out numérique généralisé. Confondre les deux, serait de la mauvaise foi.

La liberté d’expression a des limites

Je suis profondément attachée à la liberté d’expression. Mais toute liberté, pour être viable, doit s’exercer dans un cadre. La liberté de circuler ne signifie pas le droit de rouler à 200 km/h en ville. La liberté de parole ne signifie pas le droit au mensonge, à la diffamation ou à l’incitation à la haine. Pourquoi en serait-il autrement sur les réseaux sociaux ?

Ce que nous avons collectivement toléré sur TikTok et Facebook de nos compatriotes ces dernières années dépasse largement les limites du bon sens.

Vidéos de querelles personnelles exposées comme spectacles publics, rumeurs amplifiées jusqu’à l’absurde, moqueries ciblées sur nos leaders, railleries de nos coutumes, dénigrement de notre identité… Tout cela ne relève pas du débat démocratique. Tout cela ridiculise le Gabon aux yeux du monde, attire les trolls, et surtout, divise profondément notre société de l’intérieur.

Les réseaux sociaux comme TikTok ne sont pas des forums citoyens encore moins de défoulement cathartique. TikTok est un algorithme conçu pour maximiser l’engagement émotionnel comme la provocation, le sensationnel et surtout celui d’émotions négatives comme la colère. Lui accorder le statut de pilier de la démocratie, c’est confondre le bruit et la parole.

Il y a moins de vingt ans, nous vivions très bien sans tout cela

Rappelons-nous : il y a à peine deux décennies, les réseaux sociaux n’existaient pas. Pas de TikTok, pas de Facebook, pas d’Instagram, pas de WhatsApp. Et pourtant, nous communiquions, nous créions des liens, nous débattions, nous construisions des familles et des entreprises. Nous vivions parfaitement.

Certes, ces plateformes sont aujourd’hui des outils de communication modernes dont nous profitons tous à des degrés divers.

Certains s’en servent pour apprendre, développer leurs activités commerciales, créer des contenus qui valorisent positivement l’image du Gabon — et ces usages méritent d’être salués et protégés. Mais les réseaux sociaux doivent servir l’intérêt supérieur de la nation et offrir une voix à ceux qui ont quelque chose de constructif à apporter. Ils ne doivent pas se transformer en exutoire pour ce qui ressemble parfois davantage à des névroses collectives qu’à un véritable débat de société.
Nous avons survécu sans eux. Nous pouvons très bien les traverser avec discernement.

Ils ont régulé — et leur économie se porte bien

L’argument selon lequel restreindre les réseaux sociaux serait économiquement suicidaire ne résiste pas à l’examen des faits. Plusieurs pays ont imposé des restrictions significatives sur ces plateformes sans que leur économie en souffre, bien au contraire.

La Chine interdit Facebook, Instagram, WhatsApp et TikTok dans sa version internationale depuis des années. Elle reste la deuxième économie mondiale, avec un tissu numérique florissant construit sur des plateformes nationales souveraines.

L’Inde a banni TikTok en 2020 après des tensions frontalières avec la Chine : depuis, son économie numérique a continué de croître à un rythme soutenu, et des alternatives locales ont émergé, créant de nouveaux emplois. L’Iran et la Corée du Nord maintiennent des restrictions massives sur les réseaux sociaux depuis longtemps, et si leur modèle économique n’est pas un idéal à suivre, ces exemples montrent qu’une économie peut fonctionner indépendamment de Facebook ou TikTok. Plus proche de nous, le Rwanda applique une régulation stricte des contenus en ligne depuis le génocide de 1994, au nom de la cohésion nationale. Ce pays est aujourd’hui cité en modèle de développement en Afrique subsaharienne, attirant les investisseurs étrangers et affichant une croissance régulière.

L’économie gabonaise, portée par le pétrole, le bois, le manganèse et les services, n’a structurellement aucune raison de vaciller parce que TikTok est suspendu, d’autant plus que les comptes ouverts dans notre pays n’ont pas accès à la monétisation. Les acteurs économiques réels continuent de travailler sur des canaux qui, eux, n’ont pas été touchés.

Une pause pour se remettre à l’essentiel

Soyons francs : nous avons des problèmes autrement plus urgents à résoudre que de savoir si quelqu’un peut danser sur TikTok ou insulter ses compatriotes sur Facebook. Le chômage des jeunes, les infrastructures défaillantes, la qualité de l’accueil dans nos hôpitaux, un réseau routier à construire, nos mines à mieux exploiter, notre agriculture à développer, nos frontières à sécuriser, nos écoles et universités à repenser à l’ère de l’intelligence artificielle — voilà les chantiers qui méritent notre énergie collective.

Cette suspension, loin d’être une punition, est peut-être une invitation. Une invitation à lever les yeux de nos écrans pour regarder ce que nous pourrions construire ensemble. Moins de scrolls interminables, plus de focus sur le travail réel. Des études de l’OCDE montrent que les réseaux sociaux réduisent la productivité des salariés de 20 à 30 % en moyenne. Imaginez ce que cette énergie récupérée pourrait produire au Gabon.

Ce que nous devrions exiger : une régulation durable

Je ne plaide pas pour une censure permanente. Je plaide pour une régulation intelligente, à l’image de ce qui se fait dans les démocraties les plus avancées. La loi française Avia, le Digital Services Act européen, les politiques de protection des mineurs au Royaume-Uni — toutes ces initiatives partent du même constat : les plateformes numériques, livrées à elles-mêmes, génèrent plus de dommages sociaux que de bénéfices civiques.

Au Gabon, il est temps d’adopter un cadre législatif solide : protection stricte des mineurs, réglementation du métier d’influenceur et d’activiste numérique avec formation éthique et responsabilité légale, lutte organisée contre la désinformation et le harcèlement. S’improviser “journaliste” ou “leader d’opinion” sans aucun garde-fou, ce n’est pas de la liberté — c’est de l’irresponsabilité organisée.

Je soutiens pleinement la suspension actuelle jusqu’à l’adoption de ce cadre. Non par conformisme, mais parce que le Gabon mérite mieux que le chaos algorithmique.

Voyons ici une opportunité

L’Éthiopie et le Nigeria ont vécu des violences directement alimentées par la désinformation sur les réseaux sociaux. Le Gabon n’a pas à attendre de vivre le même scénario pour comprendre que la cohésion nationale est un bien précieux — infiniment plus précieux que le droit de poster n’importe quoi à 23h.

Alors oui, utilisons les réseaux sociaux quand ils reviennent — mais utilisons-les bien. Pour apprendre, entreprendre, valoriser notre pays, amplifier les voix qui construisent. Pas pour y déverser nos frustrations ou y laver notre linge sale en public.

En attendant, mettons-nous au travail. Créons des emplois, repensons notre école, améliorons nos hôpitaux, exploitons intelligemment nos richesses naturelles, sécurisons notre territoire, encourageons la création de valeur à tous les niveaux. C’est cela, la vraie liberté responsable.
Régulons, éduquons, construisons. C’est cela, grandir ensemble.

Scholastique AYOLI LETSINA, consultant en stratégie du développement, expert des relations publiques et enseignante des Techniques d’Expression.

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