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Dette du Gabon : le vrai danger n’est pas là où on le croit !

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Pour évoquer du sujet de la dette extérieure du Gabon, notre rédaction s’est rapprochée de Madame Justine Judith Lekogo, Députée, Ancien Ministre Délégué à l’économie.  Interview!

CDJ : Madame la Députée, un document largement partagé ces derniers jours affirme que le Gabon ne fait pas partie des dix pays les plus endettés auprès du Fonds monétaire international. Ce message a été présenté par certains comme une preuve de bonne gestion. Est-ce, selon vous, une bonne nouvelle ?

Justine Judith Lekogo :Oui, il faut reconnaître que cela peut être perçu comme une bonne nouvelle. Le fait que le Gabon ne figure pas parmi les pays les plus endettés auprès du Fonds monétaire international peut donner l’impression que notre pays gère correctement sa dette extérieure et qu’il maintient une certaine discipline financière vis-à-vis de ses partenaires internationaux.

Cependant, il est important de nuancer cette lecture. Cette information, à elle seule, ne suffit pas pour conclure que la situation économique du pays est pleinement satisfaisante. Elle donne une vision partielle de la réalité, car la dette d’un pays ne se limite pas à ce qu’il doit aux institutions internationales.

CDJ : Justement, pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie concrètement en matière de dette extérieure ?

Justine Judith Lekogo : La dette extérieure, c’est la dette que l’État contracte auprès des partenaires internationaux comme le FMI, la Banque mondiale, le Club de Paris ou encore l’Agence française de développement. Cette dette est très encadrée. Elle repose sur des accords formels, avec des règles précises, des échéances strictes et un suivi permanent.

Lorsqu’un pays s’engage dans ce type de dette, il est tenu de respecter ses obligations. En cas de non-respect, les conséquences sont immédiates : les financements peuvent être suspendus, les programmes interrompus, et la crédibilité du pays peut être fortement affectée. Cela peut également entraîner une dégradation de la notation souveraine, ce qui complique l’accès aux marchés financiers internationaux.

Donc, si le Gabon n’est pas fortement endetté auprès du FMI, cela s’explique aussi par le fait que l’État veille à respecter ses engagements pour éviter ce type de sanctions. C’est une discipline imposée par le système international.

CDJ :Vous semblez dire que cette situation ne reflète pas toute la réalité. Où se situe alors le véritable enjeu ?

Justine Judith Lekogo : Le véritable enjeu se situe au niveau de la dette intérieure, qui est souvent moins visible mais beaucoup plus impactante pour l’économie nationale. Il s’agit notamment des dettes que l’État doit aux entreprises locales.

Lorsque l’État ne paie pas ces entreprises dans les délais, cela crée des difficultés immédiates. Les entreprises font face à des problèmes de trésorerie, elles ont du mal à accéder aux financements bancaires et elles sont contraintes de ralentir leurs activités.

Dans certains cas, elles doivent réduire leurs effectifs ou même fermer. Cela entraîne une hausse du chômage, une baisse de la production et un ralentissement de la création de richesse. À terme, cela affecte aussi les recettes fiscales de l’État.

CDJ :Peut-on dire que la dette intérieure est plus dangereuse que la dette extérieure ?

Justine Judith Lekogo : Je dirais qu’elle est plus directe dans ses effets. La dette extérieure est surveillée et encadrée, tandis que la dette intérieure, lorsqu’elle est mal gérée, impacte immédiatement le tissu économique local.

Un État peut être parfaitement en règle avec ses partenaires internationaux et pourtant fragiliser son économie intérieure en accumulant des arriérés vis-à-vis de ses propres entreprises. C’est pour cela qu’il est essentiel de ne pas se limiter à une lecture uniquement externe de la dette.

CDJ :Vous avez également évoqué la notion de “bonne” et de “mauvaise” dette. Pouvez-vous nous éclairer ?

Justine Judith Lekogo : Bien sûr. Toutes les dettes ne se valent pas. Ce qui compte, ce n’est pas seulement le niveau de la dette, mais la manière dont elle est utilisée.

Une bonne dette est celle qui finance des projets productifs. Par exemple, des investissements dans les infrastructures, l’éducation ou l’énergie peuvent stimuler la croissance, créer des emplois et générer des revenus. Dans ce cas, la dette produit un retour sur investissement et contribue au développement du pays.

À l’inverse, une mauvaise dette est celle qui finance des dépenses improductives ou qui est liée à une mauvaise gouvernance. Elle ne génère pas de richesse et peut même aggraver les déséquilibres économiques.

Ainsi, un pays peut être fortement endetté mais en bonne santé économique si sa dette est bien utilisée. À l’inverse, un pays peu endetté peut être en difficulté si sa dette est mal gérée.

CDJ :Quel message souhaitez-vous adresser aux Gabonais qui s’interrogent sur cette question ?

Justine Judith Lekogo : Je voudrais leur dire que le fait de ne pas être parmi les pays les plus endettés auprès du FMI est certes positif, mais ce n’est pas l’essentiel. La véritable question est de savoir comment la dette est gérée et à quoi elle sert.

Il est crucial de porter une attention particulière à la dette intérieure, car elle influence directement la vie des entreprises, l’emploi et le pouvoir d’achat. Une mauvaise gestion de cette dette peut avoir des conséquences très concrètes et immédiates sur la population.

CDJ : Quelles solutions proposez-vous pour améliorer la gestion de la dette publique ?

Justine Judith Lekogo : Il est indispensable d’adopter une approche globale et équilibrée. L’État doit d’abord assurer un suivi rigoureux de la dette intérieure pour éviter l’accumulation des arriérés. Il doit également prioriser le paiement des entreprises locales, qui sont au cœur de l’économie nationale.

Par ailleurs, l’endettement doit être orienté vers des projets réellement productifs, capables de générer de la croissance et des revenus. Il est aussi essentiel de renforcer la transparence et la gouvernance, afin de garantir une utilisation efficace des ressources publiques.

Enfin, il faut préserver la crédibilité internationale du pays tout en soutenant activement l’économie locale. Les deux dimensions doivent avancer ensemble.

CDJ :Un mot de conclusion, Madame la Députée ?

Justine Judith Lekogo :La dette publique ne doit pas être jugée uniquement par son volume. Elle doit être analysée à travers sa qualité, son utilisation et ses impacts sur l’économie et la société.

Un pays ne se développe pas en évitant la dette, mais en l’utilisant intelligemment. Lorsqu’elle est bien orientée, la dette peut devenir un levier puissant de création de richesse et de développement durable.

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