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Pétrole : le paradoxe gabonais face à la hausse des prix mondiaux

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Par la député Justine Judith LEKOGO , ancien ministre délégué et économiste

La remontée des prix du pétrole sur les marchés internationaux, dans un contexte de fortes tensions géopolitiques au Moyen-Orient, replace une fois de plus les économies dépendantes des hydrocarbures face à leurs contradictions. Le Gabon n’échappe pas à cette réalité. Bien au contraire, il en constitue une illustration presque parfaite.

Ces dernières semaines, le baril s’est maintenu autour de 100 dollars, avec des pics frôlant les 119 dollars, traduisant à la fois des tensions sur l’offre mondiale et des anticipations spéculatives des marchés. Une telle dynamique pourrait, à première vue, apparaître comme une bonne nouvelle pour un pays exportateur de pétrole comme le Gabon. Mais la réalité est plus nuancée, et surtout plus préoccupante qu’il n’y paraît.

Car le Gabon vit un paradoxe structurel. S’il exporte du pétrole brut, il reste fortement dépendant des importations de produits pétroliers raffinés. Autrement dit, lorsque les prix du pétrole augmentent, le pays gagne d’un côté, mais perd de l’autre. Cette “double exposition” révèle une fragilité profonde de notre modèle économique : nous continuons à exporter des matières premières tout en important des produits à forte valeur ajoutée.

À court terme, les effets positifs sont bien réels. La hausse des prix entraîne une augmentation des recettes publiques, à travers les royalties, les taxes et les dividendes issus du secteur pétrolier. Elle améliore également la balance commerciale et génère davantage de devises. Dans un contexte budgétaire souvent contraint, ces ressources supplémentaires peuvent offrir une marge de manœuvre bienvenue.

Mais ces bénéfices doivent être relativisés. Car dans le même temps, les effets négatifs se diffusent rapidement dans l’économie réelle, et touchent directement les populations. La hausse du prix du pétrole alimente une inflation importée. Les coûts du transport augmentent, les prix à la pompe s’envolent, et, par un effet en cascade, l’ensemble des biens de consommation devient plus cher.

Pour les ménages gabonais, cela se traduit par une érosion du pouvoir d’achat et une aggravation de la vie chère. Pour les entreprises, c’est une hausse des coûts logistiques, une réduction des marges et, à terme, un risque de ralentissement de l’activité. Ce choc n’est donc pas seulement économique ; il est aussi social.

Plus profondément, cette situation met en lumière une vulnérabilité que nous connaissons depuis longtemps, mais que nous n’avons pas encore suffisamment corrigée : notre dépendance aux importations et notre faible capacité de transformation locale. Tant que nous resterons dans ce schéma, chaque choc externe continuera de produire des effets déstabilisateurs.

À moyen et long terme, les risques sont tout aussi importants. La hausse des prix peut renforcer notre dépendance au pétrole et retarder les efforts de diversification économique. Elle peut également accentuer l’instabilité budgétaire, dans la mesure où les recettes pétrolières restent par nature volatiles. Enfin, elle pose la question sensible des subventions, souvent nécessaires pour protéger les populations, mais coûteuses et difficilement soutenables dans la durée.

Face à cette équation complexe, le Gabon doit faire preuve de lucidité et de responsabilité. Il ne s’agit pas de nier les opportunités qu’offre la conjoncture actuelle, mais de les utiliser intelligemment.

À court terme, des mesures ciblées doivent être mises en place pour protéger les populations les plus vulnérables, sans compromettre l’équilibre des finances publiques. À moyen terme, il est impératif d’investir dans le raffinage local, afin de réduire notre dépendance aux importations de produits pétroliers. Enfin, à long terme, la diversification de notre économie et la construction d’une véritable souveraineté énergétique doivent devenir des priorités effectives.

La création ou le renforcement de mécanismes de stabilisation, permettant d’épargner une partie des recettes pétrolières en période de hausse, constitue également une nécessité. Il en va de notre capacité à amortir les chocs futurs et à inscrire notre développement dans la durée.

Au fond, la question posée par la hausse actuelle des prix du pétrole est simple, mais essentielle : voulons-nous continuer à subir les cycles des marchés internationaux, ou sommes-nous prêts à transformer cette rente en levier de transformation économique ?

Le Gabon a aujourd’hui une opportunité. Mais comme toute opportunité, elle comporte des risques. Et c’est précisément dans la manière dont nous choisirons de la gérer que se jouera notre avenir économique. Car,  au-delà des chiffres et des équilibres macroéconomiques, une interrogation demeure : lorsque le prix du pétrole augmente, est-ce réellement le pays qui s’enrichit, ou simplement l’illusion de richesse qui progresse, tandis que les inégalités et les fragilités persistent ?

C’est à cette question que nous devons, collectivement, apporter une réponse.

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