Interview exclusive ! Invitée : Députée Justine Judith LEKOGO
Courrier des Journalistes : Madame la députée, la situation au Moyen-Orient fait craindre une hausse du pétrole. Le Gabon doit-il s’en réjouir ?
Justine Judith LEKOGO :
Il convient de rester lucide et nuancé. Pour un pays exportateur net comme le Gabon, une hausse du baril apporte effectivement un soutien budgétaire à court terme. Elle améliore les recettes fiscales pétrolières, renforce la balance courante et donne un peu d’oxygène à la trésorerie publique.
Cependant, c’est une arme à double tranchant. Le Gabon demeure fortement dépendant des importations, notamment alimentaires. Si le pétrole monte, les coûts de transport augmentent et l’inflation importée peut s’accélérer. Nous devons donc éviter toute lecture simpliste.
CDJ : Quels sont selon vous les principaux risques macroéconomiques pour le pays ?
Justine Judith LEKOGO : Je vois trois risques majeurs.
Premièrement, l’inflation importée, qui peut rapidement éroder le pouvoir d’achat des ménages.
Deuxièmement, le risque de relâchement budgétaire. L’histoire des pays pétroliers comme le nôtre montre que les périodes de prix élevés conduisent souvent à une hausse rapide des dépenses publiques, suivie de difficultés lorsque les prix se retournent.
Troisièmement, la dégradation de la perception du risque souverain. Le Gabon doit absolument restaurer la crédibilité de ses finances publiques afin d’éviter un renchérissement durable du coût de la dette.
CDJ : Peut-on transformer cette conjoncture en opportunité ?
Justine Judith LEKOGO :
Absolument, mais uniquement au prix d’une discipline rigoureuse.
Si les autorités utilisent intelligemment la manne pétrolière pour :
• assainir les finances publiques ;
• renforcer le fonds de stabilisation ;
• investir dans la sécurité alimentaire et la diversification ;
Alors cette période peut devenir une opportunité historique de rééquilibrage.
Mais si nous répétons les erreurs du passé, nous entrerons dans un nouveau cycle de vulnérabilité.
CDJ : Quelles mesures urgentes recommandez-vous ?
Justine Judith LEKOGO :
Je recommande cinq axes immédiats :
1. instaurer une règle budgétaire pétrolière stricte ;
2. épargner automatiquement une part des recettes dans un fonds de stabilisation ;
3. lancer un programme massif de production agricole nationale ;
4. apurer les arriérés et digitaliser la dépense publique ;
5. accélérer la transformation locale du bois et du manganèse.
Le pétrole doit financer la sortie du pétrole. C’est la seule trajectoire soutenable.
Journal : Comment l’évolution du prix du Brent entre 80, 90 et 100 dollars pourrait-elle affecter les recettes d’exportation, l’équilibre budgétaire de l’État et les risques inflationnistes dans un contexte de production nationale de 200 000 barils par jour ?
Justine Judith LEKOGO :
Dans l’hypothèse où la production nationale se situerait autour de deux cent mille barils par jour, et où la part revenant à l’État atteindrait environ 55 % grâce aux taxes et aux royalties, avec un taux de change de six cents francs CFA pour un dollar et un prix de référence du Brent fixé à soixante-quinze dollars, un passage du Brent à quatre-vingts dollars permettrait d’enregistrer un gain brut à l’exportation supérieur à trois cent soixante-cinq millions de dollars par an.
L’amélioration budgétaire pourrait alors avoisiner deux cents millions de dollars, tout en maintenant une inflation importée modérée comprise entre un demi-point et un point.
Dans ce cas précis, on pourrait parler d’une amélioration budgétaire légère, accompagnée d’un soulagement de trésorerie et d’un risque inflationniste contenu. Ce scénario resterait globalement gérable, tout en devant inciter à une épargne de précaution.
Dans un deuxième scénario où le prix du Brent atteindrait quatre-vingt-dix dollars, le gain brut des exportations pourrait avoisiner un milliard cent millions de dollars par an.
Le gain budgétaire pour l’État pourrait se situer autour de six cents millions de dollars, avec en contrepartie une inflation importée plus visible, comprise entre un et deux points. On pourrait y voir l’ouverture d’une véritable fenêtre budgétaire susceptible d’améliorer sensiblement la balance courante, tout en faisant apparaître des pressions inflationnistes plus perceptibles.
Ce scénario pourrait être considéré comme optimal, à condition que la discipline budgétaire soit strictement maintenue.
Enfin, dans l’hypothèse d’un Brent à cent dollars, on pourrait anticiper un gain brut des exportations proche de un milliard huit cents millions de dollars par an.
Le surplus budgétaire pour l’État pourrait atteindre environ un milliard de dollars, avec une inflation importée élevée comprise entre deux et trois points.
On pourrait alors parler d’une manne pétrolière importante susceptible de créer un risque classique de surchauffe économique, ainsi qu’un danger de relâchement budgétaire. Ce troisième cas serait donc porteur, mais politiquement plus risqué.
CDJ : Votre message final aux autorités économiques ?
Justine Judith LEKOGO :
Nous sommes dans une fenêtre d’opportunité courte. Les périodes de prix élevés sont les seuls moments où les économies extractives peuvent réellement se transformer. Le Gabon doit agir maintenant, avec discipline et vision de long terme.






